Interview de Guillaume Tauveron
Après deux semaines de repos bien méritées hors de la blogosphère, E-asie célèbre son grand retour avec l'interview d'un invité de marque : j'ai nommé Guillaume Tauveron.
Nous vous avions déjà parlé de Guillaume au travers de son dernier film (Sakura no Kage) co-réalisé avec monsieur Hiroshi Toda, un réalisateur japonais également indépendant.
Après un commentaire laissé sur notre humble blog, nous avons décidé de lui proposer une interview... Sa réponse positive nous a d'abord étonné (car laissée un 1er avril ^^) mais pour finir nous sommes très heureux d'avoir pu la réaliser.
Place à l'artiste !
Bonjour Guillaume, pour commencer comment êtes-vous devenu réalisateur ?
La question est plutôt à quel moment peut-on se considérer réalisateur ? Je n’ai pas voulu faire d’école de cinéma car je pensais qu’elle formatait trop ses élèves. Et puis aussi parce que je suis trop sauvage et que je préfère apprendre par moi-même.
Pour moi, on apprend qu’en faisant. Le théorique m’emmerde. Donc forcément j’ai fait des erreurs avec mes premiers courts-métrages, mais je les corrige au fur et à mesure tout en cherchant à me trouver un style propre que je n’ai pas encore trouvé. Je ne sais pas si je peux dire que je suis devenu réalisateur. En tout cas je souhaite l’être.
Pour quelles raisons avez-vous choisi l'indépendance ?
Tout d’abord, je n’ai pas le choix : je suis nouveau, inconnu et non reconnu, donc pas banquable pour une production. En conséquence je dois me débrouiller avec mes propres moyens.
Ensuite parce que j’aime faire les choses à ma façon et selon ma vision des choses, et qu’être indépendant m’assurera toujours le director’s cut.
Bien sûr, j’aimerais avoir plus d’aisances financières pour monter mes projets… Il faut parvenir à concilier cet aspect matériel sans vendre son âme au diable commercial mais je souhaite toujours conserver une certaine indépendance. Enfin, parce que j’aime les rapports chaleureux et francs entre humains, je souhaite être proche de chaque membre de l’équipe, ce qui implique une équipe peu nombreuse.
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre filmographie...
Il n’y a pas grand-chose à en dire. J’ai réalisé quatre courts-métrages il y a près de deux ans, très amateurs, avec beaucoup de défauts, mais qui m’ont servit d’exercices pour apprendre. Puis je n’ai rien réalisé durant près d’un an et demi pour des raisons d’impossibilité (mais j’ai énormément écrit) et je suis passé directement à la co-réalisation de ce long-métrage.
Une des raisons pour lesquelles je n’ai pas réalisé durant cette période est que le format court m’a toujours un peu frustré car j’aime conter des histoires et surtout m’intéresser aux personnages, et dans un court on à rien le temps de développer.
J’avais essayé malgré tout de conter le cheminement intérieur d’un clone passant de l’obéissance absolue à l’individualisme forcenée (Katremille Cinsenvintedeu), et cela aurait pu marcher, mais comme beaucoup de premières œuvres, je l’ai pollué de dialogues et d’explications. Ayant compris cette erreur, j’ai depuis travaillé pour parvenir à expliquer le plus de choses avec le moins de dialogues possibles, ce qui est le principe de Sakura no kage. C’est également pour cela que l’on s’est entendu tout de suite avec Hiroshi TODA
Justement, monsieur TODA, comment l'avez-vous rencontré ?
Je l’ai rencontré au festival Asiexpo (festival asiatique sur Lyon) en 2004. Je travaillais comme bénévole et j’étais chargé de m’occuper des invités japonais. J’avais également un court-métrage de diffusé durant le festival : Tenshi to Akuma (Ange et Démon), tourné entièrement dans la langue japonaise. Monsieur Toda était venu pour présenter son film : Snow in spring.
On était timides tous les deux, et en plus on ne pouvait pas communiquer (car je parlais très peu japonais) mais pourtant on avait vraiment envie. Alors on a fait ça à travers nos caméras. On avait tous les deux notre caméra avec nous où que l’on aille, et l’on a eut un dialogue muet en s’entre-filmant, comme pour observer et analyser l’autre à travers l’objectif et pour lui faire comprendre que l’on voulait communiquer.
Une association pour le film Sakura no Kage était donc inévitable ?
Dès le départ on avait parlé de faire un film ensemble, mais comme j’habite en France et lui au Japon, c’était difficile. Et puis à la mi-janvier 2006, j’ai décidé tout à coup de partir au Japon afin de faire des recherches dans le cadre d’un documentaire que je prépare. En l’apprenant, monsieur Toda m’a tout de suite appelé et m’a demandé d’écrire un scénario que l’on réaliserait ensemble. J’ai évidemment tout de suite accepté.
Parlez-nous un peu de ce film...
Il s’agit d’un film noir, sur le thème de la solitude, et que nous avons voulut le plus silencieux possible. Comme je le disais plus haut, nous avons cherché à exprimer le film à travers les images et les atmosphères et non à travers les dialogues. Cela laisse une plus grande place à l’imagination et à la sensibilité du spectateur. Dans les films modernes, il est impossible d’imaginer ou de ressentir autre chose que ce qui est programmé dans le film : on dirige le spectateur comme une marionnette. Nous, on a préféré rendre sa liberté au spectateur.
L’autre volonté était de présenter des aspects assez traditionnels de la France comme du Japon, c’est pourquoi nous avons décidé de tourner à Kyôto et à Fukui au Japon, et à Clermont-Ferrand en France afin de présenter aux publics français et japonais des aspects autres que ceux qu’il a l’habitude de voir.
Comment faire pour travailler de concert avec un autre réalisateur, étranger qui plus est ?
Il faut beaucoup de patience et beaucoup d’ouverture d’esprit. Mais je n’ai pas choisit de travailler avec Toda par hasard. Nous avons une sensibilité très semblable qui nous faisait imaginer sensiblement le même film en tête. Ensuite, nous travaillions chaque soir ensemble sur ce que l’on allait tourner le lendemain.
On réécrivait le scénario chaque jour pour l’améliorer et on décidait à peu près comment on voulait filmer les choses. Puis sur le tournage, comme je suis l’acteur principal et suis presque dans tous les plans, je laissais la direction à Toda car d’une part je devais me concentrer sur mon jeu et en plus tous les membres de l’équipe étaient japonais. S’il y avait quelque chose qui n’allait pas ou si j’avais une remarque à faire, je le faisais évidemment.
Combien de personnes ont travaillé sur le film Sakura no Kage ?
En tout une trentaine de personnes. Je compte tous les acteurs, les figurants, les assistants, le preneur de son, ainsi que ma femme Yuka qui a servit de traductrice durant toute la période d’écriture du scénario, car moi j’habitais Tôkyô et Toda à Kyôto. Je lui envoyais donc par mail les versions du scénario qu’il retouchait ensuite, et que je retouchais après… Et c’est donc ma femme qui a servit de traductrice dans ce ping pong scénaristique.
Comment avez-vous choisi les acteurs ?
Je me suis choisi tout d’abord parce qu’il n’y avait que moi qui pouvait jouer ce rôle de tueur à gages français au Japon, mais aussi parce que j’avais mis beaucoup de moi-même dans le personnage de Pierre, et que bien qu’amateur, je pensais être en mesure de l’incarner. Pour les autres acteurs, on a fait appel à l’équipe habituelle travaillant avec Toda.
Il n’y a que pour l’actrice principale où cela a été difficile. Jusqu’à une dizaine de jours avant le début du tournage on n’avait toujours pas décidé. La première s’était désistée, la seconde dont Toda m’avait envoyé une photo ne correspondait pas du tout. Et puis lorsqu’il m’a envoyé la photo de Yoko j’ai eut un déclic. Elle avait un visage exceptionnel. Une beauté froide et originale qui convenait parfaitement au personnage que j’avais écrit. Je n’avais vu que la photo mais j’ai tout de suite dit oui, et Yoko a été au-dessus de toutes mes attentes. Elle était tout simplement parfaite !
Parlons un peu du Japon, qu'est-ce qui vous attire dans ce pays ?
Question difficile… J’ai tout d’abord été attiré par le Japon par l’originalité des mangas, puis surtout par les films de Kurosawa et de Kitano dans lesquels j’ai trouvé un écho de ma propre sensibilité mais que je ne trouvais pas en occident. Et puis je crois que j’aime le côté à la fois stricte et chaleureux des japonais… Ah aucune réponse ne me satisfait… On oublie tout et on dit simplement les petite-culottes !
Je suis bien d'accord ! Et que pensez-vous du cinéma asiatique en général ?
C’est le seul cinéma vraiment novateur de nos jours. En Occident on se répète en boucle. On pousse le vice jusqu’à faire plein de remakes ou dépoussiérer des vieilles séries dans l’espoir de faire du vieux avec du neuf mais c’est selon moi le dernier soubresaut avant l’étouffement.
C’est pourquoi je suis persuadé qu’un nouveau cinéma, indépendant, via le numérique qui permettra à un nouveau type de réalisateurs de s’exprimer, va voir le jour et remplacer l’ancien. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de la révolution du numérique. La noble pellicule va vite se retrouver sur l’échafaud (et moi aussi si je n’y fait pas gaffe car c’est encore elle qui gouverne à l’heure actuelle)…
Ne trouvez-vous pas que les Européens ont encore une vision étroite concernant l'asie (travailleur chinois = menace économique, culture manga = sexe et violence, cuisine = manger du chien)
Là-dessus je ne peux pas être plus d’accord. C’est pourquoi je prépare un documentaire sur le Japon car je souhaite changer la vision des choses, non pas en cassant les stéréotypes car cela ne ferait que les rabâcher, mais en parlant tout simplement d’autres choses et en présentant un Japon dont la majorité des occidentaux n’ont pas conscience.
Pour vous, quelles sont les différences culturelles avec la France ?
En France dès qu’on a quelque chose à dire, même quand on a rien à dire d’ailleurs, on le dit haut et fort contre vent et marée. Au Japon on a plutôt tendance à tempérer ce que l’on dit pour ne pas briser l’harmonie générale. Mettre ses idées en avant en s’opposant à un autre est assez grossier. L’important est ce que l’on pense au fond de soi, pas de le prouver à quelqu’un qui pense différemment pour des raisons qui le concernent.
Vous avez choisi votre auvergne natale pour finir le tournage du film...
J'ai souhaité tourné en Auvergne car c’est une région bien franchouillarde, bien typique, mais que je trouve aussi particulièrement belle... Avec cette vieille ville sombre entourée de montagnes, ce sera forcément très différent de ce que l’on a l’habitude de voir au Japon.
Quels sont vos projets futurs ?
Hormis le documentaire sur le Japon, et quelques courts-métrages que je compte tourner en 2006, j’ai deux ou trois projets de long-métrages que je souhaiterais réaliser, dont un réunissant à nouveau un casting franco-japonais. Est-ce que cela sera un nouveau projet en commun avec Toda, je n’en sais rien. Pour le moment je crois que malgré le plaisir que l’on a pris à tourner ensemble, on a envie d’être seul maître à bord de nos futures réalisations.
Et parmi les deux autres longs-métrages, il y en a un qui serait une histoire fantastique mais que je souhaiterais tourner à la façon de Sakura no kage : avec très peu de dialogues. L’autre est une « comédie » absurde et frapadingue que je souhaiterais digne de la cheville d’un film de Kusturica (ceci dit en toute modestie).
Si vous voulez en savoir plus :
Le mini-site Consacré à Sakura no kage
Son blog Documentaire sur le Japon
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